Confiné, je meurs à moi-même…

Je suis un nom écrit sur la trame d’une page, bien appuyé sur une ligne de conduite, encadré par les interlignes des lois humaines et héritées. Je suis un nom posé par le grand poète sur le cahier du monde et j’offre quelques mots de plus à l’histoire des hommes. Et voilà que mon cahier d’écolier m’ôte l’enfantine protection de ces carreaux bien traçés. Confiné, il n’est plus aisé de me tenir droit quand viennent à manquer ces repères…

Le quadrillage est subtil quand on est écrit dessus. Grossier, quand on n’y est plus. Le quadrillage, c’est celui du monde : ses lois, ses sociétés, ses principes de gouvernance, ses conventions pour entrer en relation, marcher, dire bonjour, saluer, se respecter, faire ses cahier d'écolier.jpgcourses ou faire société. Les grosses lignes de mon cahier d’école dictaient l’épaisseur de mes lettres, modelaient la courbe de chacune d’elle, structuraient l’espace, les formes et les distances. Elles définissent par avance comment trouver un sens ou un non-sens à son travail et à sa vie, comment gagner de l’argent, quelle place avoir dans la société.

Dans la trame du monde, ma pensée, ma vision et mes croyances se sont forgées, et le stylo de ma vie écrivait mon nom, coincé dans ces interlignes. Malgré moi. Et maintenant que je suis confiné, que s’estompent les carreaux d’écolier, me voilà écrire dans une marge nue et sans bord, et comprendre enfin que la vie est plus large que tout ce que j’ai cru alors. Le corset d’une vie structurée s’est retiré et je découvre, confiné, ce que veux dire respirer.

Tant de liberté que j’en suis d’abord désemparé. Je respire à l’ancienne, croyant sentir le corset d’antan. Puis je m’aventure à respirer plus large et plus profond, jusqu’à m’enivrer à pleins poumons.  Et là je consens à tout perdre de ce qui me structurait. A tout lâcher et me relâcher. Je veux oublier l’heure et les secondes, quel jour de la semaine, quel mois nous sommes et jusqu’aux saisons, pour redécouvrir la danse nue et subtile des astres. Je veux oublier les séquencements du temps, l’agenda des hommes et le mien, le rythme des pauses et des repas, tout redécouvrir pour n’être que dans la justesse du présent. Je veux oublier ma langue et mon pays, son histoire et ses gloires, ses points de vue et ses points aveugles, je veux me fondre dans l’universel. Je veux oublier la grammaire de nos discours, le vocabulaire de nos récits, la syntaxe qui taxe le réel la mortd’une couleur de partiel, et la conjugaison de nos actions, pour n’être que réceptacle à ce qui est. Je veux oublier mon corps, ses gestes et ses lourdeurs, ses candeurs aussi, je veux oublier jusqu’à mes os, pour me revêtir de mouvements, de flux et de reflux, d’impermanence.

C’est sans doute cela mourir…

Oui, confiné, je meurs à moi-même, et m’ouvre à plus vaste.

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  1. maelshanti dit :

    Une très belle lettre. Merci pour le partage.

    Aimé par 1 personne

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